Aphorismes sur la sagesse dans la vie – Parénèses et maximes – III/Concernant notre conduite envers les autres – SCHOPENHAUER

Aphorismes sur la sagesse dans la vie – Parénèses et maximes – III/Concernant notre conduite envers les autres – SCHOPENHAUER

” La plupart des hommes sont tellement personnels qu’au fond rien n’a d’intérêt à leurs yeux qu’eux-mêmes et exclusivement eux. Il en résulte que, quoi que ce soit dont on parle, ils pensent aussitôt à eux-mêmes, et que tout ce qui, par hasard et du plus loin que ce soit, se rapporte à quelque chose qui les touche, attire et captive tellement toute leur attention qu’ils n’ont plus la liberté de saisir la partie objective de l’entretien; de même, il n’y a pas de raisons valables pour eux dès qu’elles contrarient leur intérêt ou leur vanité. Aussi sont-ils si facilement distraits , si facilement blessés, offensés ou affligés que, lors même qu’on cause avec eux, à un point de vue objectif, sur n’importe quelle matière, on ne saurait assez se garder de tout ce qui pourrait, dans le discours, avoir un rapport possible, peut-être fâcheux avec le précieux et délicat moi que l’on a devant soi; rien que ce moi ne les intéresse, et, pendant qu’ils n’ont ni sens ni sentiment pour ce qu’il y a de vrai et de remarquable, ou de beau, de fin, de spirituel dans les paroles d’autrui, ils possèdent la plus exquise sensibilité pour tout ce qui, du plus loin et le plus indirectement, peut toucher leur mesquine vanité ou se rapporter désavantageusement, en quelque façon que ce soit, à leur inappréciable moi. Ils ressemblent, dans leur susceptibilité, à ces roquets auxquels on est si facilement exposé, par mégarde, à marcher sur la patte et dont il faut subir ensuite les piailleries ; ou bien encore à un malade couvert de plaies et de meurtris-sures et qu’il faut éviter soigneusement de toucher. Il y en a chez qui la chose est poussée si loin, qu’ils ressentent exactement comme une offense l’esprit et le jugement que l’on montre, ou qu’on ne dissimule pas suffisamment, en causant avec eux ; ils s’en cachent, il est vrai, au premier moment, mais ensuite celui qui n’a pas assez d’expérience réfléchira et se creusera vainement la cervelle pour savoir par quoi il a pu s’attirer leur rancune et leur haine. Mais il est tout aussi facile de les flatter et de les gagner. Par suite, leur sentence est, d’ordinaire, achetée : elle n’est qu’un arrêt en faveur de leur parti ou de leur classe et non un jugement objectif et impartial. Cela vient de ce que chez eux la volonté surpasse de beaucoup l’intelligence, et de ce que leur faible intellect est entièrement soumis au service de la volonté dont il ne peut s’affranchir un seul moment. Cette pitoyable subjectivité des hommes, qui les fait tout rapporter à eux et revenir, de tout point de départ, immédiatement et en droite ligne vers leur personne, est surabondamment prouvée par l’astrologie, qui rapporte la marche des grands corps de l’univers au chétif moi et qui trouve une corrélation entre les comètes au ciel et les querelles et les gueuseries sur la terre. Mais cela s’est toujours passé ainsi, même dans les temps les plus reculés.”

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Anatole Schopenhauer

Écrivain, un éternel schopenhauerien, philosophe et poète, sagesse et discrétion...

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