Entre un double chemin

Entre un double chemin

De Bernard Vatrican

Un ouvrage d’analyses et de propositions politiques qui essaie de donner quelques clés pour comprendre la crise, ses issues possibles, et comment s’engager dans la bonne direction :
https://docs.google.com/document/d/104vTp9RCOeXEsIe5oy-MQ5YtkUE54_Qe2pHbQyEN4ec/pub?fbclid=IwAR2kfOTP8xI3nL5-fPEQElBPmCx5EunR3zBbpuVNi0Xwvo7VFuGXvq6ddEQ#h.7e918t7p2oz

Bernard Vatrican

Entre un double chemin
Résumé à partir d’extraits de l’ouvrage

La crise est générale. Elle est d’abord celle du sens. Crise visible mais non lisible. Les forces porteuses du nouveau monde sont à l’œuvre, beaucoup de ses éléments constitutifs sont déjà en place, mais un fantastique brouillard idéologique masque tout. Résistance d’une société moribonde, tellement sûre d’elle-même qu’elle parle de « fin de l’histoire », comme pour arrêter le temps et empêcher sa propre fin. Une société dont les effets pervers se multiplient, dont la barbarie s’étale au grand jour. Pour la changer, il faut dissiper le brouillard, chercher à comprendre.

Trois termes il y a, nous dit A. Renaut : assujettissement, autonomie, indépendance. La sortie de l’assujettissement, ou fin de l’hétéronomie, permet l’émergence de l’individu ; individu qui devrait répondre de l’un des « modèles » suivant : 
l’individualiste : un être « indépendant », étranger à la destinée de tous les autres (la monade de Leibniz, qui n’a point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir.) ;
l’autonome : une personne, en lien avec les autres et avec le monde, porteur de l’idéal humaniste d’intersubjectivité, se soumettant volontairement à une normativité auto-fondée. 
Distinction fondamentale, au cœur du paradoxe de la société moderne (F. Brugère), mais que cette dernière ne sait pas encore appréhender correctement ; elle est donc pareillement incapable d’en percevoir toutes les implications.

Aujourd’hui l’individu arrive sur le devant de la scène. Massivement. Enfermé dans sa tour d’ivoire, face à de multiples écrans, comme la monade de Leibniz ; en lutte permanente avec ses semblables, à l’école, au bureau, sur les stades, entre bandes de quartier, comme Hobbes le décrivait ; privilégiant son intérêt personnel et immédiat sans se préoccuper d’autrui ni de la collectivité, comme dans la fable de Mandeville. L’ultra-libéralisme est, en fait, la réalisation effective, l’accomplissement poussé jusqu’à leurs limites, des idées de la modernité, de celle qui s’est imposée voici trois siècles. 
Mais nous voyons aussi de plus en plus de citoyens conscients, responsables, solidaires, engagés sur le terrain de l’humanitaire, du social, de l’environnemental, ayant le sens de l’altérité, faisant preuve de compassion … Ce qui veut dire que l’autre option de la modernité, celle de l’autonomie, devient, elle aussi, envisageable ; croire en l’avènement d’une société plus humaine ne relève plus de l’utopie. 
C’est en ces « temps de Crise », durant ces quelques décennies à cheval sur l’entrée dans le troisième millénaire, que se noue le débat qui court souterrainement depuis la naissance de la Modernité. Aujourd’hui, le conflit analysé par Alain Renaut n’est plus théorique, il prend vie. Et c’est bien, une fois encore, « au sein des modernes » (si l’on ne connote pas historiquement le terme) que tout se joue. Ce n’est pas l’ancien monde, hétéronome, contre le nouveau. Les intégristes ou fondamentalistes de tout poil, les fachos et les réacs ne sont pas – et ne doivent pas nous masquer – le vrai danger : il est devant nous, pas derrière ! 

Aujourd’hui, les monades sont parmi nous, mais ce n’est plus Dieu qui manie le tournebroche (Kant). Les technologies contemporaines engendrent une « main invisible » séculière autrement puissante et capable d’assurer un ordre nouveau suppléant au divin. La monade est sans lien avec les autres, c’est de l’égoïsme pur… Or, nous ne nous découvrons qu’à travers notre relation aux autres ; sans cette relation, ou si elle est très appauvrie (risque que nous font encourir les nouveaux liens sociaux « numérisés »), nous restons nous-même « pauvre » … tous les êtres, réduits à leur plus petit commun dénominateur, auront alors tendance à se ressembler. Conditionnés par un système qui a besoin, pour se perpétuer, de consommateurs conformes et dociles. Quand l’objectif suprême est d’avoir toujours plus, l’Être s’efface, et les êtres s’uniformisent. De la monade au clone, il n’y a qu’un pas.
Chacun se croit libre. Croit savoir ce qu’il veut. Se fixe normes et objectifs. En fait, tous ont quasiment les mêmes. L’aliénation est parfaite puisqu’elle est devenue invisible. J’appellerai cette issue homonomie (de nomos, la règle, et homo, le même). 
Le risque majeur pour les décennies à venir, c’est de voir s’installer un monde où la grande majorité de la population, accédant à un niveau de vie convenable, intègre pleinement les valeurs de la société de consommation. Dans une telle société, nivelée, uniformisée, règnera une indolente harmonie ; l’anomie aura régressé, non parce que les hommes seront plus conscients et responsables, mais grâce au conformisme généralisé – à cette servitude, réglée, douce et paisible (A. de Tocqueville). Nous en serons alors vraiment à « la fin de l’histoire », dans « le meilleur des mondes », mais nos sociétés auront perdu leur âme…
J.M. Besnier a consacré deux de ses derniers ouvrages à essayer de comprendre comment la vision d’un futur dans lequel nous ne serons plus rien – ou plus grand chose – a pu se dessiner, un futur où l’homme aura laissé la place à des créatures de son invention, mi-machines, mi-organismes, posthumains. 
Pour J.C. Guillebaud, le transhumanisme vient combler le décalage existant entre les réalisations techniques dont l’homme s’est montré capable au cours de l’Histoire et l’infirmité meurtrière de son cheminement éthique, moral et politique.

Une autre voie existe. Celle de l’autonomie. Les autonomes, je les ai rencontrés lors d’études de terrain rigoureuses, qualitatives, certaines validées par des enquêtes quantitatives très pointues. 
Individu non individualiste, l’autonome n’appartient plus ; il refuse les étiquettes et ne cherche pas, non plus, à classer l’autre dans un « nous » quelconque ; il ne se pose plus en s’opposant ; il n’éprouve plus le besoin d’avoir des ennemis ; il refuse la compétition et privilégie les valeurs de coopération, de mutualisation, de partage ; responsable, ayant le sens de l’altérité, il est donc capable d’autorégulation ; il s’est construit une personnalité propre, est dans une logique de « l’Être » et non plus de « l’Avoir ».

L’autonome ne délègue pas sa responsabilité ; il n’appartient plus à une organisation, ne se réfère plus à une idéologie, n’obéit plus à un chef. Comment faire naître un « mouvement » avec des gens pareils ? Comment, à partir des autonomes, déjà présents, en nombre, sur le terrain, déclencher un processus de transition vers une société autonome ? La contradiction liée aux autonomes signe l’enjeu politique central de ce temps. Il faut repenser entièrement les conditions de l’action dite « politique ». Rien de ce qui est maintenant disponible en ce champ (idéologies, formes d’organisation) n’est adéquat à la tâche urgente qui nous attend. (J.T. Desanti)
Inventer du collectif (du politique) hors de l’organisationnel : avec les nouveaux outils à notre disposition, cela devient possible. Faire l’inventaire des ressources disponibles pour le changement, tisser des liens entre elles, sur des bases géographiques et thématiques ; à partir de la confrontation de toutes ces expériences et contributions, faire émerger du sens, élaborer un projet culturel de société (A. Gorz) à la rédaction duquel tous pourront participer : alors, autonomie des acteurs et ébauche d’une pensée et d’une action collectives ne s’opposeront plus mais, au contraire, s’enrichiront mutuellement, instituant, par là, une praxis qui corresponde aux vœux de Castoriadis.

Nous arrivons tout au bout de la courbe exponentielle sur laquelle l’humanité avance depuis les origines : continuer ainsi serait, proprement, suicidaire. Il nous faut faire le choix délibéré de quitter cette courbe, d’arrêter de « monter », d’aller de plus en plus vite. Bifurquer, c’est mettre fin au règne de la marchandise, basculer du quantitatif au qualitatif, savoir que « plus » ne vaut pas « plus » ; nous verrons alors que l’ère de la nécessité est révolue et que les ressources à notre disposition, autrement utilisées, mises au service des besoins réels (et non de la production) sont bien suffisantes pour résoudre les deux défis majeurs de ce temps, l’écologique et le social, et pour mettre en place une culture de l’art de vivre à partir de sujets capables de concevoir leur vie comme une fin en elle-même. Des sujets désaliénés, dont les besoins ne seront plus hétérodéterminés, qui se seront libérés des chaînes du pouvoir, qu’il soit économique ou politique (A. Gorz) ; des sujets devenus capables de participer à la création de la vie sociale (I. Illich).
Franchir le seuil qui est devant nous, c’est tout repenser : la technique, l’économie, le penser lui-même ; c’est apprendre à vivre autrement : limiter le temps du travail contraint, inverser le rapport travail/non travail, inverser le rapport État/société civile (A. Gorz), passer de l’hyperconsommation à la « sobriété heureuse » (P. Rabhi) ; c’est rompre avec un système économique qui a en son centre une idole qui s’appelle l’argent et remettre au centre l’homme et la femme (le pape François) ; c’est abjurer la logique de l’individu pour promouvoir une logique du sujet (A. Renaut) ; c’est nous rendre capables de maîtriser collectivement notre avenir. 

Nous ramener au pire de l’homme ou renforcer la civilisation humaine : je crains, comme Nicolas Hulot, qu’il n’y ait d’autre choix ; ce sera l’un ou l’autre. Sont en jeux l’existence de la planète, mais aussi la nôtre, en tant qu’espèce « humaine ». Si nous ne faisons rien, le pire est certain. 
Nous entrons dans une nouvelle ère, l’anthropocène, où pour la première fois dans l’histoire de la Terre, l’homme gouverne … à lui de savoir ce qu’il veut … (C. Lorius). 
Saurons-nous apprendre à maîtriser collectivement notre avenir ? Pour encore en avoir un ? Un avenir « humain »…

Jean-Louis Tripon

Chercheur théoricien mentaliste, ingénieur géomètre INSA, expert en sémantique holistique, expert en sciences mentales, Harmonique de Pleine Conscience Holistique Ataraxique (HPCHA), dualiste de substance, métaphysicien athée, créateur de la méthode DMS, président fondateur de l'AFDMS.

Cet article a 3 commentaires

  1. Jean-Louis Tripon

    Je viens d’achever la lecture de votre ouvrage qui me montre que vous n’êtes pas un expert mentaliste, ni même un psychologue mais un sociologue, ce qui fait que vous pourriez verser tout le chapitre concernant l’écologie mentale dans le précédent : l’écologie sociale. Les sociologues ont le défaut, assez répandu chez tous les universitaires que leur science sociale englobe toutes les autres. Mais ce n’est pas ici pas si grave puisqu’il s’agit de transformer notre société malade, notre humanité pathologique, notre modèle néolibéral aliénant, dominant notre civilisation occidentale en bout de course qui mène à l’extinction de masse de notre espèce.
    Je suis un surdoué avec des capacités mentales ignorées du commun des hommes. Avant d’entrer en maternelle, j’avais déjà fait des expériences structurantes, j’avais appris à lire seul, et plus encore j’étais déjà en rupture sociale totale avec la culture de cette civilisation sordide, jetant à la poubelle toutes ses prétendues connaissances comme ses croyances illusoires, me définissant comme un parasite se devant de survivre, et ne comptant que sur moi pour me construire, assurant ma liberté et responsable de mon efficacité.
    L’école obligatoire est une rude épreuve pour un surdoué, bien qu’hyper visuel je suis devenu psychosomatique aveugle à 7 ans, je me suis toujours tenu à l’écart des autres enfants et je n’ai pas souffert de leur violence, je me suis préparé à vivre en cachant ma réalité et en donnant aux autres l’image mensongère qu’ils me réclamaient. Je m’en suis finalement sorti pour faire une école d’ingénieur par souci alimentaire, plutôt que de suivre des études universitaires aliénantes en sciences sociales. Je n’ai travaillé que dix ans comme ingénieur conseil pour assurer ma sécurité financière en rejetant le jeu d’une carrière professionnelle, pour me consacrer pleinement à mes chères études. Vous savez, savoir être, savoir faire et dépasser la néoténie mentale humaine est un métier à plein temps.
    Vous parlez de l’individu autonome qui se définit encore socialement, alors que je parlerai plutôt de l’être singulier au delà de toute contingence humaine, car il me semble que la dimension évolutionnaire mentale manque à votre grille plane. Ce qui change un peu la donne, c’est qu’un être réalisé perçoit l’aliénation et l’inachèvement des autres, qu’il ne peut donc ni les aimer, ni partager leur sort. La survie de cette espèce qui n’est plus la sienne l’indiffère, il se contente de respecter des règles de bienséance avec les autres, sans rien leur devoir, uniquement par souci d’éviter les problèmes sociaux. Cependant, tout comme un être libre désire transmettre sa liberté aux autres, un être réalisé désire leur transmettre ses capacités, c’est la dernière humanité qui lui reste.
    Je sais pouvoir mourir demain dans la plénitude de la félicité sereine de la maîtrise de l’être, et je m’apprête à observer avec désinvolture la déconfiture probable de la race humaine. Je suis conscient que transformer notre monde est un jeu auquel je me prête, sans passion et sans illusion de pouvoir y parvenir, car l’autonomie dont vous parlez ne suffit pas à résoudre tous les problèmes, ni même la non aliénation. Il restera toujours des pathologies psychiques et mentales personnelles qui ont conduit ce monde où il est, qui ne s’évanouiront pas par miracle, car l’homme n’est pas le bon sauvage des philosophes mais un être naturellement paranoïaque et schizophrène. Donc même si une nouvelle culture non physicaliste, non matérialiste et non libérale, peuvent l’aider, il lui restera à faire un grand travail psychique ou mental sur lui-même, dont ce livre ne parle pas, pour sortir de sa néoténie et de son neuroticisme originel.

    1. Hémoros Camus M. KPOSSI

      Votre étude critique après lecture, relève d’une pertinence forte. De cette analyse critique objective, il ressort que le sens collectif qu’impose la société, n’apporte rien aux vivants. Il n’est que pour aiguiser l’aliénation et l’esclavage mondial, qui ont marginalisé la valeur de l’humain depuis des siècles. L’Homme est devenu une machine de sens, programmée pour répondre comme le desiderata de la masse. Être différent apparaît comme de non sens. Voir un différent que soi, c’est ainsi dire s’offrir au léviathan destructeur envers qui tout les moyens d’attaque et de destruction doivent entrer en jeu. Si la Science de la vie mentale apparaît comme l’unique moyen d’émancipation de l’humain, c’est pour accomplir et produire des hommes qui s’efforcent d’être et non de paraître.

  2. Jean-Louis Tripon

    Votre ouvrage analyse la démesure des pathologies sociales, amplifiées par la technologie, dans lesquelles l’espèce humaine est plongée. La cause de tout cela n’est pas due à l’action démoniaque d’un démiurge, elle se trouve dans une avidité bien humaine pour le pouvoir et la fortune. L’humanité n’a fait que suivre une trajectoire causale naturelle prévisible, sans que nous puissions savoir avec assurance si en prendre conscience et prendre conscience de la menace écologique létale vers laquelle elle nous entraîne suffira pour produire une réaction salutaire permettant d’en sortir.
    Il y a pour en sortir deux voies parallèles : Le boycott généralisé et la la prise du pouvoir, la première pouvant précéder et favoriser la seconde, mais mettre en place et en mouvement de tels processus résolutoires, ne sera pas une chose facile compte tenu de l’imbrication des facteurs contraires et de la puissance des perversions psychologiques.

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