L’Universel pour Petru DUMITRIU

L’Universel pour Petru DUMITRIU

Petru DUMITRIU (1924-2002) est un écrivain roumain. Son roman «Incognito» a été écrit directement en français et a été publié en 1962.
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Petru DIMITRIU

Résumé : Sébastien Ionesco, à la recherche d’une raison de vivre et dégoûté par la bourgeoisie frivole et décadente dont il est issu, s’enfuit à l’âge 17 ans et s’engage dans l’armée roumaine en juin 1941 du côté des allemands contre l’URSS. Excellent tireur, plusieurs fois blessé et décoré, il est las de sa vie de militaire et de carnages ; il est fait prisonnier par les russes en 1944, date à laquelle la Roumanie a rejoint dans des conditions humiliantes le clan des alliés. Dans un camp de prisonniers extrêmement dur, il est repéré par un officier roumain qui l’initie aux thèses marxistes et très vite fait partie de la nomenklatura communiste roumaine. Dans ces élites règnent la terreur et la langue de bois : le camp de travail et de rééducation n’est jamais loin des honneurs et l’abomination de ces camps surplombe toute la seconde partie de l’oeuvre comme la guerre sur le front russe domine la première.

Sébastien est renvoyé du Parti Communiste pour avoir refusé de participer au licenciement iniques de travailleurs. Son idéal socialiste anéanti, il erre, famélique jusqu’à ce qu’il soit embauché dans une aciérie où il est accusé du sabotage d’une chaudière qui a explosé du fait de son utilisation trop intensive. Il est emprisonné et torturé.

C’est dans ces conditions, après une séance de torture, qu’il a une révélation, fruit de son cheminement intérieur depuis son départ du milieu familial, de son expérience de la mort et de la terreur communiste.

Le texte qui suit est tiré du chapitre XXX du roman dont il constitue la environ la moitié. Il est imprégné d’une vision mystique proche de celle de la béguine Marguerite PORETE et de Simone WEIL ( l’auteur invoque très souvent l’inexorable «pesanteur» qui entraîne l’homme vers le bas malgré ses efforts, sans cesse contrecarrés par les réalités sordides d’un monde sans merci).

L’auteur (en la personne de son personnage) développe une spiritualité proche du quiétiste dans laquelle on reconnaît également les apports du bouddhisme et des découvertes de la physique quantique.

La seconde partie du chapitre XXX est consacrée à la façon dont le prisonnier tente d’incorporer modestement cette révélation à sa vie quotidienne afin de les mettre en correspondance.

Il ne s’agit rien de moins que du cheminement d’un saint anonyme que ne menace aucune canonisation, mais qui oeuvrera, avec beaucoup d’autres anonymes, à faire passer ce message simple en apparence : tout est Univers, le bien, le mal, la souffrance, l’injustice, le laid, le beau, le vers de terre, l’oiseau, l’autre, le je … Il est vain de lutter contre l’Univers, car nous le portons en nous. Toute souffrance que nous infligeons lui est est infligée ; tout bien que nous faisons, lui est fait. Cet Univers, peut être appelé Dieu, mais ce n’est pas nécessaire. Il peut aussi être appelé “Toi”. Pas de culte imposé, pas de rite, un seul guide : l’AMOUR, qui est empathie et réconciliation de soi avec le monde.

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Extrait d’»Incognito» (première moitié du chapitre XXX)

Mais c’était cela le sens de l’univers : en arriver à l’amour. Voilà où m’avaient mené les étapes de ma vie. Tout était maintenant simple, limpide, et se découvrait à mes yeux comme en un éclair qui illumine le monde d’un bout à l’autre, mais sans que la nuit puisse jamais revenir. Pourquoi avais-je tant cherché ? Pourquoi avais-je accepté un enseignement venu du dehors ? Pourquoi avais-je attendu que le monde se justifiât devant moi, qu’il me prouvât son sens et sa pureté ? C’était à moi-même de le justifier, en l’aimant et en lui pardonnant, à moi de lui donner son sens par l’amour, et de le purifier par le pardon. Et ce moi n’était rien qu’une partie de l’univers – une partie qui ne dormait plus, qui ne souffrait plus, en qui il s’était réveillé à son vrai sens – car je ne pouvais croire que la profondeur de mes mécanismes cérébraux fût «moi», elle était aussi indépendante de moi que le reste du monde. Je n’avais qu’à aimer et pardonner, à donner ainsi valeur, structure et hiérarchie à l’univers, moi, «moi» qui n’étais personne, qui n’étais sinon rien, tout au plus cette tension de la volonté et de tout l’être, montée de je ne sais quel point qui n’était plus moi, mais lui. En cet instant où je prenais la décision la plus volontaire et la plus libre, la plus arbitraire même de toute ma vie, je savais que je n’étais même pas, que ma volonté n’était elle aussi qu’une succession et une structure de tropismes, de déterminations, de réactions à des sollicitations extérieures, que ce moi triomphant qui s’anéantissait librement n’était ni libre, ni soi-même, mais un point limité du tissu de l’univers, passager et diffluent, distinct seulement en apparence. Absolument moi-même et absolument personne ; absolument libre et absolument déterminé. Un mur s’était brisé, j’avais percé une croûte qui m’enfermait. J’étais plus fort, plus téméraire et plus énergique que jamais dans ma vie ; et humble jusqu’à dire ce que je n’avais jamais su dire ni comprendre : « Pas moi : toi.» J’étais le conquérant triomphant, et je savais que, mendiant chanceux, tout cela m’avait été donné gratuitement. Je savais que j’avais trouvé, au prix de mes efforts et de mon vouloir ; mais que rien, ni effort, ni vouloir, ni amour ni prière, n’eussent pu me faire obtenir cela, que c’était un don arbitraire. Mérité, mais imméritable ; gagné, mais ingagnable ; sauf par la grâce de cet univers, de ce «toi» – ou, pour parler comme on parle d’habitude, par un «heureux hasard». Je me trouvais sur le plus haut sommet que j’eusse pu rêver d’atteindre, je possédais enfin le bonheur que j’avais toujours cherché, et je savais que ce n’était qu’un passage vers quelque chose de plus haut. Il y avait de quoi devenir fou d’orgueil : c’était bien pourquoi je m’anéantissais dans l’humilité. Je vis tout, ou plutôt je fus, enfin, enfin, à l’intérieur de tout : les étendues, les distances, les mouvements, les durées, le temps à venir, le passé, et d’autres catégories que je ne peux nommer, tous les êtres vivants ou minéraux, et les étendues, les durées, les êtres qui se trouvent encore au-delà, et puis tous ceux qui sont ou ne sont pas dans les ténèbres du dehors, peut-être pleines, peut-être vides. Autour de moi, au-dessous de moi, au-dessus de moi, en moi, suivant toutes les dimensions des catégories connues et inconnues, et même inconnaissables. C’était l’univers. Il m’avait fait, il me contenait. Il me portait. Il était en moi. Je ne pouvais m’en séparer qu’illusoirement, en limitant ma conscience. Il n’était pas comme un océan où je flottais, car il était également à l’intérieur de mon être. Ni comme un père, ni comme une mère, car ils ne sont pas aussi l’enfant. Mon amour qui sourdait de je ne sais quelle profondeur -si, je le savais bien-, n’était pas une conquête, une invasion du monde, car j’envahissais le monde en m’y dissolvant. Ni une éjaculation, car plus l’amour jaillissait de moi, plus j’en avais à donner, je restais non pas vidé, mais au contraire plus plein qu’avant. Ni un orgasme, car je n’y perdais pas conscience, ma conscience était plus aiguë et plus lucide que jamais, comparée à ma conscience quotidienne elle était comme l’état de veille comparé au sommeil profond. Ni une ivresse, car j’étais plus sobre et plus pur que jamais, sans vertige ni impureté. Ni pareil à l’exaltation donnée par les drogues, car mon être était enfin rentré dans ses gonds, rattaché au monde, et remis d’accord avec lui, organisé à jamais.

J’étais à genoux et les larmes coulaient sur mon visage. Comment remercier ? Comment l’appeler ? «Mon Dieu», répétais-je dans un murmure, «mon Dieu». Comment l’appeler autrement ? «Ô univers», «Ô conglomérat», «Ô amas» ? «Père» ou «mère» ? Autant dire «mon oncle». «Seigneur» ? Autant dire «cher monsieur» ou «cher camarade». «Seigneur» à l’air qu’on respire et aux poumons avec lesquels on respire cet air ? «Mon enfant» ? Mais il me contient, il m’a précédé, il m’a fait. «Toi» est son nom, et on peut ajouter «Dieu». Car «moi» et «je» ne sont qu’un arrêt à mi-chemin entre le vaste univers extérieur qui est lui, et cet intérieur le plus intime de nous-mêmes qui est également lui. L’adoration brûle les contradictions, le paradoxe est son support. L’horreur du mal pousse à l’adoration, car Dieu est terrible, et horrible, et effrayant. L’attendrissement y pousse aussi , car Dieu est attendrissant. La pitié y pousse, car Dieu souffre. Et l’amour est l’adoration même. J’étais écrasé d’effroi, ébranlé de pitié, ému de la grâce et de l’innocence de cet univers où j’étais plongé, dont j’étais fait, et qui produisait sa fleur dans mon coeur, dans cette flamme tremblante et immobile, inexhaustible et toujours épanchée. Dieu avait été devant moi depuis le commencement, je n’avais eu qu’à le nommer : devant moi, autour de moi et en moi-même, il n’y avait qu’à le nommer, c’est-à-dire à le craindre et à l’aimer, à l’adorer dans l’amour et dans l’horreur sacrée.

J’étais serein maintenant, et je n’aurais rien su dire de ce que je savais, éprouvais et faisais, que le mot «oui». Je me rappelle m’être trouvé à un moment donné étendu par terre, dans la froide humidité, mais je l’oubliai bientôt et retournai vers Dieu, et cette fois-ci je n’aurais su dire que moins encore : rien que non, nier toute tentative de la pensée, toute conscience même, qui ne pouvait plus être que pénombre. Puis il n’y eut même plus de non : rien que le silence.

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Dominique Fleury Fleury

J’aime marcher dans des allées remplies de livres, lire des titres, me gaver de noms d’auteurs. J’aime m’asseoir entourée de ces amis qui ont chacun leur voix propre. J’aime voir d’autres lecteurs occupés comme moi à glaner des oiseaux rares, à les frôler, à flirter avec eux.

Cet article a 3 commentaires

  1. Jean-Louis Tripon

    Bonjour Dominique,
    J’ai déplacé une image pour la mettre en avant (pour le partage dans les réseaux sociaux).
    Les auteurs sont libres de leurs illustrations et de leurs titres, donc je n’ai rien changé d’autre, bien que je préfére les insertions.
    Il reste une 4 eme image non utilisée dans la médiathèque, me dire si tu comptes t’en servir, sinon elle sera supprimée. (j’ai achevé la SEO)

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    1. Emile Thyeff

      Bonjour Dominique merci pour vos contributions enrichissantes et culturelles .

      je me permets une petite suggestion : quand vous publiez un texte dense comme celui de Dumitriu, il serait judicieux de procéder à des aérations par des sauts réguliers à la ligne car la lecture sur un écran est beaucoup plus difficile que sur un livre et peu s’avérer décourageante.

      Merci de votre attention une bonne journée à vous

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  2. Jean-Louis Tripon

    Seule l’intelligence de l’universel nous permet d’en revenir fort d’une lucidité sereine et d’un orgueil sans limite, certainement pas fou mais froid et permanent, comme ses principes.
    Je suis noire mais je suis belle, oh filles de Jerusalem, comme les tentes de Kedar, et les voiles de Salomon, car j’ai été brûlée par le soleil. (Cantique des Cantiques).

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