Messagerie de Gilles Sarter

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L’expression sociologie critique est-elle redondante ?

Le qualificatif “critique” est-il redondant dans l’appellation “sociologie critique”? C’est ce que laisse penser la position de Pierre Bourdieu. Dans Questions de sociologie, il écrit en effet que, par vocation, la sociologie est une science critique.

Nous savons que pour Émile Durkheim, père fondateur de la sociologie, la vocation de cette science consiste à délimiter les faits sociaux (notamment par opposition aux faits naturels ou psychologiques), à les décrire et à les expliquer en s’appuyant sur des méthodes et des concepts adéquats.

Force est de constater qu’en constituant un savoir sur les faits sociaux, la sociologie peut effectivement faire œuvre de critique. Ne serait-ce que parce qu’elle permet de rompre avec les idées reçues, les fausses croyances, les préjugés ou les prénotions.

Ainsi, Norbert Elias (Qu’est-ce que la sociologie?) nous invite à débusquer les “pseudo-explications métaphysiques” des phénomènes sociaux. Pour ce faire, il nous engage à identifier les réseaux d’interdépendances qui sont masqués par l’usage de formules abstraites, telles que “la mondialisation du commerce” ou “les lois du marché”… Par exemple, plutôt que d’avancer que la “robotisation” est responsable du chômage, il vaut mieux essayer d’établir quels sont les acteurs réels qui interagissent, dans la perspective d’introduire des robots dans les usines.

H.S. Becker écorne un autre de nos préjugés. Dans Outsiders, il montre que la déviance n’est pas en soi le fait de transgresser des règles. Il s’agit plutôt d’un processus graduel. Et c’est parce que leurs comportements sont qualifiés de déviants par le reste de la société, que certains individus en viennent à transgresser les lois.

On pourrait également évoquer l’analyse de Max Weber, sur le rôle de la rationalité formelle, dans les sociétés modernes. Cette forme de rationalité concerne l’organisation systématique des moyens et non pas des fins. L’application de cette forme de rationalité à tous les domaines de la vie est souvent tenue pour une forme de progrès et rarement remise en question. Pour le sociologue en revanche, ce phénomène qui agit “sans considération de personne” enferme nos sociétés modernes, dans la “cage d’acier” d’une nouvelle servitude.

Critique, la sociologie l’est également lorsqu’elle expose les mécanismes cachés des relations de domination. C’est le cas, par exemple, quand Pierre Bourdieu met au jour la corrélation entre la réussite scolaire et le capital culturel familial. Les familles détentrices de cette forme de capital visent la conservation de leur position dominante, par l’obtention de diplômes et titres scolaires. Et pour ce faire, elles tentent de justifier la réussite à l’école, par l’argument naturaliste de l’intelligence.

Si l’on en croit encore une fois Pierre Bourdieu, le sociologue remplira d’autant mieux sa vocation qu’il sera animé par une intention subversive. Car c’est en s’armant de cette détermination qu’il pourra s’attaquer à dévoiler les mécanismes de domination qui sont refoulés ou masqués.

Dès lors y a-t-il encore un pas à franchir pour rejoindre une autre forme de sociologie critique : celle qui adjoint des jugements de valeur à ses constats factuels?

D’un côté, il paraît légitime de penser qu’un écart sépare la simple mise au jour d’une relation de domination et la révolte contre cette forme de relation sociale.

Mais d’un autre côté, Charles Taylor (Les sources du moi : la formation de l’identité moderne) avance que les explications en sciences sociales sont toujours formulées à l’intérieur de cadres conceptuels dans lesquels jugements de fait et jugements de valeur sont intimement imbriqués.

C’est ainsi que les tenants d’une sociologie critique s’accordent au minimum sur le postulat normatif de l’égalité fondamentale entre les êtres humains. En revanche dans leurs travaux, ils mettent l’accent, sur l’analyse et la dénonciation de phénomènes différents : la domination (P. Bourdieu , L. Boltanski), l’exploitation (E.O. Wright), la construction du consentement (M. Burawoy), le mépris (A. Honneth), l’aliénation (C. Castoriadis) …

Finalement, on connaît la boutade de Margaret Mead : lorsqu’on est insatisfait de soi-même on se fait psychologue et lorsqu’on est insatisfait de sa société on se fait sociologue. Or ce dernier pourrait bien voir son insatisfaction s’accroître au fur et à mesure de son exploration des réalités sociales. Toutefois, il se pourrait aussi qu’il trouve une raison d’espérer en montrant que ces réalités sont contingentes et que tout pourrait être différent.

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Gilles Sarter

Gilles Sarter Docteur en sociologie, fondateur du site SECESSION

Cet article a 4 commentaires

  1. Jean-Louis Tripon

    Bonjour Gilles, Je t’ai nommé éditeur, et j’ai créé cette messagerie à ton nom avec le lien à ton site Secession.fr en première ligne. J’ai trouvé “Origines de la mentalité capitaliste : Max Weber” qui me permet de compléter la leçon “L’esprit capitaliste” que tu avais commencé à présenter dans Wikiversité. Je n’ai supprimé que les écarts, ton texte est donc brut, tu pourras le modifier ultérieurement si tu le désires par (Modifier le Wikicode). https://fr.wikiversity.org/wiki/L%27esprit_capitaliste
    Dans cette messagerie tu peux présenter tes ouvrages avec image de couverture et descriptif.

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  2. Jean-Louis Tripon

    J’aimerais savoir si tu accepterais de faire partie de notre bureau qui se réunira sur le net le 20 septembre pour débattre et voter pour nommer un vice président voire une direction collégiale pour me succéder quand ce sera nécessaire. Ce poste n’implique aucune obligation, ni de débattre, ni de voter. Il nous faut cependant disposer d’un bureau plus étoffé vu le nombre grandissant de nos membres inscrits ( nous dépasserons les 8 000 ce mois-ci).

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    1. Gilles Sarter

      Bonjour Jean-Louis,
      Je réponds un peu tardivement car j’étais en vacances. D’abord j’espère que tu vas bien. Merci pour ta proposition. Comme mon temps est déjà très pris par mes projets personnels et la participation à d’autres associations, je préfère ne pas m’engager auprès de votre bureau. D’autant plus que je ne me suis pas investi dans vos activités, sauf le partage de quelques articles. Bien amicalement. Gilles

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  3. Jean-Louis Tripon

    Merci pour ta réponse Gilles,
    Je comprends d’autant plus ta réponse que je fais de même.
    Insuffisant cardiaque, ma santé s’est dégradée. Après drainage du poumon et pose de 2 stents, je vis avec un compresseur d’oxygène à domicile.
    J’espère que nous aurons bientôt un nouveau partage de tes articles.
    Nous sommes à présent 7800 inscrits pour 180 000 visiteurs et 935 000 pages ouvertes.
    Amicalement, Jean-Louis

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