Violences de jeunes

Violences de jeunes

Où SONT LES PÈRES …ET LEURS SUBSTITUTS INSTITUTIONNELS et  SYSTEMIQUES ?

    Pendant 40 ans j’ai écouté les désirs d’avenir des jeunes élèves de 3-ème, je les ai conseillé avec le plus d’attention bienveillante possible …C’est peut être pour cela que l’assassinat d’une collégienne par deux de ses pairs , me touche à ce point : Durant ces longues années j’ai vécu avec ces jeunes de nombreux épisodes de disputes, de jalousie, de harcèlement voire de bagarres sévères …Jamais d’assassinat . L’insoutenable, la perte définitive, venaient alors toujours d’accidents de la route ou de suicides, pas de meurtres . Je suis retraité depuis 2011 … Alors qu’est ce qui a basculé depuis 10 ans ?    

    Pendant les années 70-80 et 90 , la casse sociale liée à la logique du système capitaliste était probablement plus forte qu’aujourd’hui . J’ai pu mesurer les dégâts de la perte d’emploi dans les familles, notamment pour les pères, humiliés et dont les compétences étaient déniées, balayées…Des moments très difficiles à traverser pour leurs enfants et adolescents . Je me souviens que ces dégâts étaient particulièrement marqués chez les jeunes issus de l’immigration : Leurs grand parents, essorés dans nos usines pendant les années 60 , ne pouvaient pas compenser l’image très dévalorisée de leurs parents et spécialement de leurs pères . La responsabilité du fonctionnement de notre système économique est donc totale, depuis des années et encore aujourd’hui , dans la « forclusion » du nom du Père, dans son déni, auprès des enfants, notamment des garçons, et nous en payons le prix : L’humiliation des pères est transformée en violence par leurs enfants et compensée par l’usage addictif de multiples drogues, qui se constituent en économie parallèles pour répondre aux sollicitations du monde de la consommation soutenu par la publicité : Le piège pervers est ici total .

 Nous pouvons aussi observer que les 25 dernières années ont été marqué par une fragilisation , voire une disparition de toute une série d’instances et d’institutions que l’on peut considérer comme autant de « substitut » du nom du Père, en tant qu’instance psychique disant la règle et la loi pour vivre en démocratie : La justice, celle des mineurs en particuliers ; La police de proximité ; L’éducation et notamment les mouvements d’éducation populaire ( CEMEA, Franca, Ligue de l’enseignement etc… ) Les services publics dans les quartiers populaires devenus autant de ghettos ; Le Service militaire et son rôle de brassage social et culturel, d’intégration, mais aussi de restauration de l’estime de soi chez beaucoup de jeunes précarisés par la vie . Les syndicats enfin, créés entre autres pour permettre aux salariés (pères et mères) de conserver leur dignité d’Être humains, face à une logique économique sourde et aveugle, mais qui n’ont pas su intégrer les chômeurs .  Ne nous y trompons pas , toutes ces régressions, voulues, ont créé les conditions d’une terrible solitude du sujet précarisé, en perte d’estime de soi et de confiance. En effet, le collectif et l’institutionnel, sont bien des  conditions indispensables  à la réparation d’une personne marquée par les injustices et les inégalités. Ce sont des « contenants » de colère et des « métabolisant » sociaux, qui permettent d’intégrer l’équivalent d’une parole paternelle dans une famille : Combien de pères et de mères ont été touchés durant ces dernières années ?  Et combien d’enfants, les garçons peut être plus que les filles car moins matures qu’elles à la préadolescence, se sont construit à partir d’une image dévalorisée de leurs parents et surtout de leur père… des pères dont la parole ne faisait plus sens et était disqualifiée pour dire la loi . 

Parallèlement et en miroir à toutes ces régressions sociales, l’éclatement des divorces a laissé beaucoup de femmes, de mères, seules pour éduquer leurs enfants . Ce n’est pas leur faire injure de considérer que l’absence d’une figure et d’une parole paternelle ne les a pas aidées, notamment avec leurs garçons, plus marqués que ce que nous pensons par la fuite et la lâcheté de certains géniteurs.

  Heureusement, depuis des années, un équilibre social précaire est maintenu par les actions solidaires des associations humanitaires, que l’on persiste à dénommer « caritatives », alors qu’elles exercent une pratique de la solidarité populaire en lieux et place des politiques publiques . L’utilisation du terme « caritative » est significative de la perception condescendante de la précarité et de la pauvreté par les médias et la plupart des responsables, « élites » du pays .

  Par expérience au Secours populaire , je peux dire que les phénomènes de violence sont très rares dans le cadre des actions de solidarité et des permanences d’accueil . Par contre la résonance des situations, économiques, sanitaires et sociales dramatiques, cumulées et répétitives des personnes que nous accueillons est assourdissante et indigne d’un pays comme la France. Je suis admiratif du calme et des capacités de résilience des personnes accueillies, tout comme de leur adhésion aux actions de solidarité que nous leur proposons. Les jeunes, notamment engagés dans le mouvement « copains du monde » du Secours Populaire, sont une source d’espoir indéniable et transmettent une forme, non violente et respectueuse, de rapport au monde et aux autres différents, tout à fait roborative . 

   Le geste solidaire est constitutif de la nature humaine, j’en suis intimement persuadé. Sa pratique, individuelle et collective, est une métaphore d’une parole familiale nourricière contenant à la fois la rigueur de la parole d’un père et la bienveillance de celle d’une mère. 

Cette métaphore, quand elle existe, est un antidote à la peur et à la violence qui en découle. La peur, viscéralement  liée à l’absence de parole du père et qui explique en partie le recours à la violence qui traverse la société et que j’aurais dû déjà souligner dans les paragraphes précédents .

  On peut évidemment critiquer le choix de la plupart des associations (dont le Secours populaire) d’intervenir uniquement au niveau des conséquences des  dysfonctionnements et pas au niveau des causes. C’est un choix légitime pour maintenir un apolitisme revendiqué, mais il a ses limites qui résident dans l’exercice d’une vigilance interdisant de suppléer directement les manquements des politiques publiques. C’est à ce détail que les associations doivent veiller, si elles ne veulent pas être instrumentalisées par un système inique et inégalitaire.         

  Nous vivons donc, ici et maintenant, le résultat de choix politiques dominants depuis des décennies …. On peut y ajouter la permanence de procédures d’orientation à la fin du collège, qui maintiennent une assignation à résidence de très nombreux jeunes et nourrissent des ressentis d’exclusion et du ressentiment allant jusqu’à la haine. Cette permanence d’un « interdit social » à priori, s’accompagne de la disparition des Conseillers en orientation, souvent médiateurs, remplacés par des psychologues qui risquent de devenir les cautions scientifiques des échecs individuels, s’ils continuent à multiplier les examens individuels . 

  Toutes les causes sont ainsi réunies pour expliquer une situation actuelle totalement délétère, l’effet grossissant de médias charognards en ajoutant au pire.

Toutefois, durant toutes ces années, j’ai connu des dispositifs, dans nos établissements scolaires, qui pouvaient réduire les effets destructeurs et délétères de pratiques économiques assassines : Ces dispositifs agissaient comme autant de situations substitutives à l’absence du père et de sa parole : Des moments collectifs qui fassent sens et autorité, avec rigueur et bienveillance . Ces dispositifs existent ils toujours ? 

 Au début des années 2000, dans un collège réputé « le plus difficile » des 5 autres établissements de la petite ville du Sud de la France , où j’exerce mes fonctions de Directeur du CIO : Les ¾ des élèves de 6 ° sont en grandes difficultés , le taux de passage en seconde à l’issue de la 3° stagne autour de 15% … 90% des élèves de l’établissement sont issus de l’immigration …Les parents et surtout les pères sont …des fantômes . L’immense majorité est « sans travail » ou « en maladie » . Cette réalité génère une très mauvaise estime de soi chez les enfants et les adolescents qui n’ont aucune histoire familiale reconnue pour soutenir leur construction . Ils apparaissent littéralement « sans racines affectives et culturelles » et ont alors beaucoup de mal à s’intéresser à ce que nous voulons leur transmettre et à s’insérer socialement.    

  Avec la Principale et l’équipe enseignante, pendant 2 ans, nous décidons de nous appuyer sur les mères, pour essayer de restaurer une image familiale positive, en la raccrochant à une culture spécifique : Plusieurs rencontres sont organisées, avec des enseignants, des mères et des élèves volontaires:  Chaque personne adulte est invitée à exposer des souvenirs d’enfances positifs ..Il n’y a pas d’analyse, ni de jugements…Juste une écoute et une imprégnation sensible par chaque participant, de récits de vie roboratifs et jouissifs . L’invitation faite aux pères de participer n’a pas été un succès : Ils préféraient fréquenter assidûment la mosquée…. Mais tous les enseignant(e)s ont constaté un apaisement du climat dans les classes . 

   Par ailleurs, les effets très positifs des méthodes pédagogiques actives et coopératives sur la construction d’un rapport respectueux et créatif aux autres différents et au monde, ne sont plus à démontrer . Pourquoi ces approches sont elles restées marginales ?

   De façon générale, j’ai constaté que, pour gérer et réduire des situations conflictuelles entre adolescents, rien ne pouvait remplacer une rencontre, individuelle et/ou collective, où la parole incarnée soit centrale : Un moment d’authenticité où chacun exprime son ressenti (son ressentiment ?), ses doutes, ses peurs et son horizon imaginaire d’avenir pour trouver des solutions résolutoires.

 Enfin, il ne fait pas de doute que l’utilisation massive d’internet et des réseaux sociaux, souvent anonyme et toujours désincarné, laisse croire que l’autre et sa vie même, sont des données virtuelles avec lesquelles on peut jouer … Cette réification des autres est extrêmement grave, mais elle est le résultat direct de nos pratiques économiques et sociales…Il y a donc une certaine hypocrisie à condamner les parents et à réclamer des punitions exemplaires, au lieu de s’attaquer aux véritables causes… Et si nous échouons depuis 40 ans à régler les problèmes de harcèlement et de violences, il faut peut être se demander si nous posons les bons diagnostics et activons les bonnes réponses ? 

   La gestion de la pandémie actuelle, en réduisant les interactions sociales au maximum, en empêchant de fréquenter les lieux de culture et les salles de sports, en interdisant les moments festifs collectifs et l’accompagnement des mourants,  est probablement un accélérateur et un amplificateur de la tendance de notre époque à la réification des êtres humains et de la nature.  

   En attendant les changements nécessaires des logiques capitalistiques qui conduisent nos politiques économiques, éducatives, sociales et  environnementales, rien ne nous empêche, ici et  maintenant, de mettre en œuvre les dispositifs, temps et lieux, de dialogues résolutoires et créatifs, (Construire un récit commun de nos vies), intra et inter générationnel, au sein de chaque établissements scolaires, possiblement regroupés et dans chaque commune, ou communauté de communes. 

  Quand des enfants se tuent entre eux, ils nous envoient un message, un appel désespéré … Si nous n’y répondons pas, nous porterons la responsabilité morale d’un monde à venir invivable, car nous serons incapables de relever collectivement les défis de changements climatiques inéluctables. Les deux phénomènes ayant été générés par un même aveuglement et une même surdité.    

                                                          Mars 2021                     Jeanmarie Quairel

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Jean-Marie Quairel

J’ai travaillé pendant 41 ans dans le Service d’Orientation de l’Éducation Nationale ( Conseiller en Orientation pendant 27 ans puis Directeur de CIO ) à l’écoute des désirs d’avenirs des jeunes , en essayant de limiter les dégâts d’un système éducatif inique.

Cet article a 2 commentaires

  1. Jean-Marie Quairel

    Thibaut , vous aurez compris que la responsabilité première est celle de la logique capitaliste qui a détruit la dignité des hommes et des femmes de ce pays depuis des dizaines d’années …. C’est cette logique qui doit ètre pointée en premier … “L’enfant roi” n’en est qu’un avatar , une construction des publicitaires … En l’occurrence, c’est le moyen trouvé par le capitalisme pour détourner l’attention des adultes des processus de “violences institutionnelles” générées par le système . Il convient donc de ne pas se tromper de responsables ni d’adversaires . Ceci ne veut pas dire que nous ne devons pas pointer et sanctionner les comportements inacceptables , mais en les resituant dans leurs contextes historiques et
    sociologiques .

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